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les tirages argentique nb et polaroïds sont scannés, puis enregistrés pour le web, ils perdent beaucoup de netteté, je tiens à le rappeler.... Seul le tirage-objet-papier compte !

Josef Sudek

en construction

Josef Sudek (en tchèque Iosef Sudka).... Mon maître !

C'est assez simple : Il faut avoir vu, avoir regardé Josef Sudek lui même, entrain de regarder la lumière avant de photographier, pour comprendre, pour savoir ce qu'est un photographe ! Un vrai !
Risible.... me direz-vous, puéril peut-être même..... oui sans doute , cela n'engage que moi ET cela m'engage dans mon propre travail photographique.

C'est assez simple : Il me suffit de regarder des photographies de Sudek, pour me sentir balancée dans un autre monde, un monde dans lequel j'aimerais rester encore et encore, un monde paisible dans lequel il est permis et possible de prendre le temps de vivre, un monde de matières et de lumières.

Mercredi 22 avril 2009, Prague,
Je suis à Prague depuis quelques jours, et j'ai pris le temps d'arpenter la ville avant de franchir le pas de la porte de cet endroit "mythique" : l'Atelier de Sudek. Au 30 de la Ujezd.... Dans la rue, la tête sculptée de Sudek s'élance de dessus la façade, mon coeur se met à battre, je me sens "toute chose", comme on dit .... Je lis et relis le nom et le relis encore, et regarde la rue. Je pousse le bouton de porte, un hall d'immeuble, une grande plaque commémorative, et sur la porte du fond, un petit panneau 'fotograf" et une flèche, pousse cette porte et me retrouve dans une cour intérieure, à droite, un banc, une fontaine, et une nouvelle grille, derrière l'Atelier... Mon coeur.... à tout rompre, j'entre......

 

 

Qui est donc Sudek ? ....
Il naît le 17 mars 1896 à Kolin, petite ville sur l'Elbe, située à une vingtaine de kilomètres à l'est de Prague. Son père est Vaclav, il est peintre en bâtiment, sa mère est Johanna.... lorsque Josef naît, le couple vient de perdre le premier né, en bas-âge. Un an plus tard viendra Bozena, sa jeune soeur. Josef a deux ans, son père meurt d'une pneumonie, la famille va s'installer dans la ville natale de Johanna, chez des cousins boulangers à Nové Dvory. A la mort de ce couple, Josef hérite de la boulangerie, il a huit ans !
Le travail scolaire de Josef est très faible, son seul goût : les livres. Il décide de devenir relieur... Autoportrait dans les années 1910-1914Classe de reliure à Kutna Hora 1909-1910


A dix sept ans, il obtient son diplôme après avoir passé deux ans d'étude à l'Ecole royale des métiers et trois ans d'apprentissage.
Bozena, elle, avait choisi la photographie ! Elle suit les cours et devient assistante professionnelle avec une spécialité dans la retouche.

Et voilà, j'ai posé un morceau du décor, familial, nous sommes déjà en 1913, et ne savons pas grand'chose... Qui est Josef.... Il est très attaché à sa mère, il fait un lien entre son amour de la musique, et les chansons que sa mère chantait pendant la lessive, il aime les livres et va devenir relieur, il décrira son enfance comme un paradis dans lequel la mort est extrêmement présente : dans une rédaction demandée par son professeur d'expression, dont le sujet est "Le réveillon de Noël", il écrit : "Maman alluma les bougies et dit : "Celui dont la bougie s'éteindra la première, mourra le premier"... au dos, l'enfant Sudek a dessiné deux squelettes !

 

Josef Sudek attendait des mois, parfois des années avant de tirer ses négatifs, avant d'en terminer avec un cycle.... Josef Sudek vécut pauvrement alors qu'il répondait à nombre de commandes et gagnait très bien sa vie.... Josef Sudek survécut à sa blessure qui le priva de son bras droit, lors de la Première Guerre mondiale, survécut à l'occupation nazie, survécut à l'effondrement économique et politique de son pays après-guerre....

 

J'ai arpenté l'histoire de la photographie et les oeuvres de ses photographes, je n'ai jamais trouvé une oeuvre dans laquelle le temps est aussi présent que dans l'oeuvre de Sudek.... Le temps... la prise et le cadeau du temps..... le temps déroulé et presque défait de lui-même, un temps qui devient le mien, le temps qui prend de son importance, ce temps qui ne s'oublie pas, alors... Sudek.... un défi... au temps figé de la mort ?


Cela me frappe toujours : Lorsque j'inscris mon regard dans une de ses photographies, quelque chose commence, je regarde, j'ai du mal à "passer" à une autre image, une seule suffirait donc ? Je reste comme liée à ce que le cadre contient, dedans le cadre, je me moque de ce qu'il y a autour, je ferme le livre, ce que j'ai vu reste, comme imprégné et lorsque je reviens vers l'image, même la même, cela recommence : je suis à nouveau prise, j'ai pourtant une "connaissance" de cette image à force de la regarder mais cela n'a aucune importance. La présence de la lumière me souffle à chaque fois, une sorte de palpation des yeux et alors ce que je pense c'est que j'ai du temps devant moi, que je peux le prendre.

Qui est donc Sudek ?

"Curieusement" c'est sa soeur Bozena qui choisit la photographie, elle poursuit une formation jusqu'au grade d'assistante professionnelle avec une spécialité dans la retouche. Même si elle ne poursuit pas la voie de la création -et d'ailleurs qu'en sait-on vraiment ? Peut-être y avait-il des photographies prises par Bozena dans l'atelier qui a brûlé- ? , elle joue un grand rôle dans cet atelier.

Josef commence à faire de la photographie avec un appareil très rudimentaire. Il fait des portraits, ou plutôt des autoportraits : "en garçon bien élevé", "en voyou", "en dandy", "en gars de la campagne", des autoportraits donc et des paysages et des vues de Prague.


En 1915, il est déclaré inapte au service militaire et pourtant, fin décembre, il est appelé sous les drapeaux, il se retrouve avec son unité d'infanterie à Kadan. 16 janvier 1916 Kadan (Sudek debout 2ème à gauche)Dans les lettres qu'il envoie à sa mère et à soeur, il réclame de quoi améliorer son quotidien et aussi ses premières images pour les montrer à ses camarades, et du petit matériel pour l'appareil qu'il a emporté avec lui ! 1916 : son unité qui a rejoint le front italien, participe à une offensive austro-hongroise qui se soldera par deux défaites : celle des alliés dans cette guerre, et l'amputation de son bras droit.
"J'ai perdu mon bras droit pendant la onzième offensive. On nous donna l'ordre "en avant", mais pendant qu'on chargeait, notre propre artillerie se mit à nous canarder dans le dos. J'ai hurlé "A terre!" aux autres gars, mais personne n'écoutait personne. J'étais allongé, là, et j'ai senti comme si une grosse pierre m'était tombée sur l'épaule droite. J'ai regardé autour de moi, mais tous les types qui étaient restés debout y étaient passés. J'ai rampé vers nos lignes, et quand j'ai atteint le boyau d'entrée, j'ai glissé et j'ai commencé à avoir mal. Ensuite j'ai perdu connaissance". Il a 20 ans.
Il subit plusieurs opérations, les chirurgiens doivent l'amputer de son bras droit. La nuit qui suivit, Sudek a une vision : "Je me souviens avoir vu la Mort à ce moment-là .J'avais une fièvre de cheval (...) Soudain une porte s'ouvrit à l'autre bout de la pièce, et une silhouette sans tête entra (...) Le corps lui même était recouvert d'un drap blanc qui lui faisait comme un suaire. Je savais que c'était la Mort, alors j'ai attrapé un verre sur la table de chevet, et je l'ai lancé vers elle en criant que je ne voulais pas mourir ! Le verre s'est fracassé, la silhouette a disparu, et une infirmière est venue voir pourquoi j'avais déclenché tout ce raffut. Au matin la fièvre était tombée (...)

Josef Sudek a perdu son bras droit mais il veut vivre !... Il annonce la nouvelle à sa famille, peu à peu. Il commence par dire "La blessure est légère" (...) puis en juillet annonce "Très chère maman, pardonne-moi de ne pas avoir écrit de puis si longtemps (...) Je pourrai rentrer à Kölin dans cinq ou six semaines, hélas, chère maman, sans mon bras droit..."

Quand il revient de cette guerre, il rapporte trois albums photo : natures mortes, panoramas, portraits de groupe... il est logé au foyer dans anciens combattants à Prague et sa famille habite Kolin. "... J'avais un appareil vraiment minable à cette époque... dans ce coin là, la campagne est assez quelconque, mais je trouvais toujours quelque chose à photographier"...

Toujours quelque chose à photographier, c'est bien cela ! Nul n'est besoin que la vue de la réalité soit grandiose pour Josef Sudek, pour qu'il puisse photographier... Des années durant, il a photographié ce qui était là, devant lui, dans son atelier, surtout quand il ne pouvait pas en sortir... La lumière est partout, elle donne vie aux objets, là, en l'instant... Faut-il encore y faire attention... prendre en compte ce qui s'y passe...

Mais Sudek ne vit pas en reclus ! Il rencontre Jaromir Funke, passe ses journées avec lui, à photographier, "Je transbahutais un appareil sur trépied, et lui se coltinait deux appareils portables"... et ses nuits à sortir "...la plupart du temps nous allions dans les cafés"..., sa famille lui trouve "mauvaise mine" ! et Funke, en fidèle ami assure la corvée de linge, s'occupe de son administration, et introduit Sudek dans le monde des artistes qui gravitent au café de l'Union. Il photographie à cette période dans l'île de Kolin, à la Maison des anciens combattants, au bord de l'Elbe et de la Vltava, au parc Stromovka et dans Prague.

Sudek - Ecole d'Art Graphique 1922-1924En 1921, il obtient une bourse d'étude pour l'Ecole d'Etat d'arts graphiques où il est admis, et cette même année il devient membre de la section pragoise de l'Association des photographes-amateurs de Bohême où il gagne tout suite un premier prix dans la catégorie paysage ! Son prof à l'Ecole d'arts graphiques est Karel Novak.groupe d'étudiants autour de Karel Novak 1920 Malgré une conception de la nature morte que Sudek trouve trop artificielle,
il apprécie
sa forme

d'ouverture : il montre des images de Weston (...) "Il nous montrait une série de photos sans faire de commentaires... N'est-ce pas merveilleux quand quelqu'un regarde des photographies sans rien dire ?".

 

Sudek, à ce moment-là est pictorialiste... "parce que cela convenait à mon caractère romantique..." Il obtient son diplôme en 1924, il possède plus que les bases de la technique, il se vante de juger la lumière à l'oeil nu, il a de solides connaissances en chimie, en optique, en typographie. Il veut maîtriser un savoir-faire... Lorsqu'en 1926 il expose 29 tirages à la première exposition pragoise de l'Association des photographes-amateurs de Tchécoslovaquie avec Edward Weston et Clarence White, ainsi que 71 photographes tchèques, il les vend cinq fois plus cher. Toutes les sociétés et clubs lui ferment leurs portes, ne supportant pas ses prises de position photographiques, il crée alors en compagnie de Jaromir Funke et Adolf Schneeberger la Société tchèque de photographie. Ils refusent entre autre l'usage abusif de retouche... La première exposition a lieu en décembre 1926, il envoie ses travaux en Europe et aux Etats-Unis et voyage : l'Autriche, la Suisse, la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie. Autoportrait devant son atelier dans les années 1930

En Italie, il accompagne l'Orchestre philarmonique tchèque et fait un pèlerinage :
"Nous sommes descendus le long de la botte italienne, et un jour, nous y sommes arrivés - je n'ai pas pu attendre la fin du concert. Je me suis perdu dans le noir, mais il n'était pas question d'abandonner. A l'aube, loin de la ville, dans les champs baignés de rosée, j'ai finalement trouvé l'endroit. Mais mon bras n'y était pas - seule la maison du paysan était toujours là. On m'y avait transporté ce jour-là, juste après ma blessure au bras droit. On n'a jamais pu me le recoudre"...

Après cela, cette expérience là, ce retour-là, Josef Sudek disparaît pendant deux mois, la police le recherche, tout le monde est plongé dans l'angoisse... Il réapparaît deux mois plus tard, à Prague. Il dira "Depuis ce moment-là, je ne suis plus jamais allé nulle part, et je n'en ai plus eu envie"...

Qu'a donc fait Josef pendant ces deux mois ?... Nous ne le savons pas. En a t-il parlé à ses amis, à sa famille ? On peut l'imaginer se perdant en lui même, vagabondant, sorte de descente en enfer, épisode délirant ?
Un moment entre parenthèse, dépôt extrême de sa blessure physique et psychique... mais il réapparaît et installe son premier atelier à Prague, rue Ujezd. Il va y vivre, travailler et recevoir ses amis pendant trente ans...

C'est Schneeberger qui l'aménage... il fait aussi fait brancher l'électricité, ce qui est rare dans les ateliers, à l'époque... Vaclav Sivko raconte : "Dans l'arrière cour d'un vieil immeuble, sous les grands marronniers, près d'un pommier rabougri, se dresse une petite cabane dont josef Sudek a fait son atelier. Il vit ici, entouré des choses qu'il aime : les boîtes contenant les précieux négatifs sont empilées n'importe comment contre les murs, et seul Sudek est capable de s'y retrouver ; les profonds tiroirs de son minuscule bureau débordent d'objets de toutes sortes, les oeuvres d'art y côtoient un bri-à-brac de fond de poche ; il y a aussi de grandes capes de photographes, noires et grises, un énorme appareil de prises de vues, des placards bourrés de disques ; les murs sont entièrement recouverts d'images, de tableaux, de statuettes, de carte, et le sol est encombré de débris de statues monumentales..."

Sudek intègre le Druzstevni prace, c'est une coopérative d'artistes regroupant des peintres, des écrivains, des artisans. ce collectif publie une revue - Panorama - et met en vente dans la boutique les oeuvres de ses adhérents. Tous se retrouvent au Café de l'Union...

La Maison des Invalides et La cathédrale Saint-Guy
Ce sont les premières photographies de Sudek, après son retour à la vie civile... "Quand je suis rentré de la guerre (...) j'étais logé au foyer des anciens combattants, à Prague (...)" Depuis son retour - après deux ans, huit mois et quinze jours de participation à la campagne d'Italie, il touche une pension d'Etat. Il photographie de 1922 à 1927 à la Maison des Invalides... Scènes de la vie quotidienne, rien n'est posé, tout baigne dans la lumière, tout vit avec la lumière...

Et entre 1924 et 1928, il fait des images dans la Cathédrale Saint-Guy. Un de ses apprentis occasionnels qui l'aide à transporter son matériel, n'oublions pas... josef Sudek n'a que son bras et main gauche - raconte : "Il choisissait un jour précis, sachant qu'il n'y avait que deux ou trois jours dans l'année où la lumière tomberait exactement suivant l'angle qu'il désirait. Une fois installé, il patientait des heures durant. Lorsqu'il sentait venir le bon moment, il courait dans tous les sens pour soulever la poussière qui donnerait aux rais de lumière cette épaisseur quasi palpable qu'il recherchait... Sudek escaladait les échafaudages et grimpait aux échelles pour trouver les bons angles. Et s'il lui arrivait de laisser échapper une plaque impressionnée, il redescendait en chercher une vierge et regagnait derechef son observatoire !"

Et voici de que Sudek lui même en dit : "L'architecture est toujours restée un fait, même si, en y ajoutant des rais de lumière et du clair-obscur, on pouvait rendre ce fait plus mystérieux, plus raffiné, plus complexe. c'est en travaillant sur le portfolio de Saint-Guy que j'ai affronté le problème de savoir comment photographier les statues et les reliefs en général... et c'est de photographier une foule de tableaux, anciens et modernes, mais surtout des sculptures, qui m'a permis de faire la différence entre un fait objectif (matière, masse) et la vision romantique qu'on peut en avoir."

Le Druzstevni prace en tira 120 exemplaires. Sur quatre années de travail, il sortit une quinzaine de photographies qui compose ce port-folio.

 

Dimanche 19 avril 2009, Prague
Ce Prague dont j'ai tant rêvé, la ville de Kafka et de Sudek... mon hôtel est au ... de la rue 'Uvoz, tout à côté du deuxième atelier de Sudek... Ainsi donc, c'est dans cette rue que Josef Sudek a marché, cette rue qui monte jusqu'au château, entourée de jardins, de collines, d'arbres en fleurs en cette période-là. Une petite plaque indique l'atelier, j'entre dans l'immeuble, la galerie est louée tour à tour par différentes associations, ou privés qui y font des expositions. Je regarde celle en cours, sans grand intérêt, je cherche de façon un peu désordonnée l'odeur de Sudek, et je dois bien me rendre à l'évidence : la seule chose que je puisse faire après avoir essayé de discuter -un peu d'anglais, un peu de français-, le nom de Sudek servant de passeport, c'est acheter des livres avec des reproductions, livres par thématiques, frustration garantie !

EN COURS DE CONSTRUCTION...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sudek 1912

 

 

 

 

Le laboratoire de Sudek